De la Chine ancienne à la Chine actuelle
Elisabeth Martens, août 2008
Qu’il est affligeant de lire Léon Vandermeersch, directeur d’études à la Sorbonne (section EPHE, Ecole Pratique des Hautes Etudes) et éminent historien des idées politiques et des institutions chinoises, tenir un discours aussi sombre quant à l’avenir de la société chinoise ! D’après lui, celle-ci « passe par le pire de la mondialisation, dans une conscience démocratique anesthésiée, débarrassée sans doute de toute pesanteur idéologique marxiste, mais sans autre idéal perceptible que celui du vieux slogan anticonfucianiste de la richesse et de la puissance matérielle »1. Cette « phrase-massue » reflète assez bien la position de la sinologie en France actuellement, et au-delà, reflète la position de la France vis-à-vis de la Chine, si pas celle de l’Europe, voire de l’Occident : la Chine serait cet immense navire chahuté par les mécanismes les plus brutaux de l’économie de marché, n’abritant plus qu’à moitié une population encore plus immense qui se trouve à la merci des raz-de-marée de gadgets technologiques, un pays qui bientôt va s’effondrer, ou exploser, en raison de la sauvagerie des lois du capitalisme à peine installé. Peu d’études occidentales analysent de manière plus distante et plus sereine la grande transformation qui s’opère actuellement en Chine, et pour cause : l’image que la Chine nous renvoie nous semble être la grossière caricature de notre propre système. D’ailleurs, pourquoi avons-nous de la Chine l’image d’un pays « capitaliste » ? Est-ce en raison de ses tours de verre et ses gratte-ciels rutilants, pour ses « lumières de la ville », pour la quantité de produits inutiles qui inondent ses marchés, pour les MacDonald du coin et les millions de jeunes accrochés à leur portable ou affalés devant le dernier jeu vidéo ? La honte nous submerge et nous crions « sauve-qui-peut » devant ce Titanic de l’absurde asiatique. Mais le « capitalisme sauvage » que la Chine manipule sans vergogne, et tant décrié par la presse occidentale, n’est-il originaire de nos contrées ? N’est-ce pas l’Europe qui eut cette idée lumineuse de capitaliser les fruits de sa production en vue de produire plus ? N’est-ce pas l’Europe qui, produisant toujours plus, a fini par produire dans le seul but de produire, et à seule fin de faire tourner cette machine infernale destinée à s’emballer? N’est –ce pas l’Europe qui a placé ses espoirs dans la croissance triomphante de ses PNB, ceci pendant près de cent ans ?
Toutefois, ce temps est révolu : la bête agonise. Après quelques siècles de bons et loyaux services, voilà que nous assistons à une lente mais inéluctable mise à mort du monstre économique. Les soubresauts nord-américains de l’animal ne font que certifier sa fin prochaine. La question se pose maintenant : l’humanité se lance-t-elle vers une anarchie radicale qui ne peut qu’aboutir au suicide collectif – cela s’est vu chez d’autres espèces animales -, ou a-t-elle encore suffisamment de ressources pour inventer de nouveaux moyens de survie ? Et pourquoi ne pas « faire avec ce qu’on a » ? Qu’avons-nous à notre disposition ? Quel autre système économique existe-t-il qui puisse nous servir de guide lorsque le capitalisme aura définitivement expiré (ce qui peut, bien sûr, prendre encore quelques décennies) ? Pourquoi nous voiler la face : nous savons tous qu’il existe un système dans lequel les fruits de notre production (c’est-à-dire, de notre travail) ne sont pas capitalisés, mais sont socialisés, en vue d’être distribués relativement équitablement. Ce système se nomme le socialisme. Quand je parle de « capitalisme » et de « socialisme », c’est dans leur sens premier que j’utilise ces termes : capitaliser ou socialiser les profits de notre travail. Je le précise car ces termes ont été largement, et durablement, déformés par nos instances politiques et médiatiques. Nous savons tous aussi qu’il existe des pays qui ont déjà opté pour ce système. Il est vrai qu’ils sont peu nombreux et encore marginalisés par les G8. Il est tout aussi vrai que ce système socialiste est loin d’avoir fait ses preuves dans tous les domaines de la vie sociale et économique. Et il est encore vrai que ce système a connu des dérapages et non des moindres. Il n’empêche que ce système existe, au stade de balbutiement, et qu’il propose à une grande majorité de l’humanité un mode de vie allégé des problèmes de survie immédiate que sont : manger, boire, s’habiller, se loger, s’éduquer et se soigner, et par là, un mode de vie plus serein.
Le système économique de la Chine actuelle - 2008, l’année des jeux olympiques et de la « vénérable souris » ! - fonctionne selon des règles socialistes. Quelques exemples en attestent, dont on peut citer quelques uns des plus connus : « l’appareil économique chinois tourne à 95% sur ses propres investissements ; à mesure que l’économie chinoise se développe, elle fait de moins en moins appel aux investisseurs étrangers : 7% en 1999, 4% en 2005 et 3% en 2006 » 2 ; les services publics sont largement maintenus ; la scolarisation et les soins de santé restent accessibles au plus grand nombre ; le niveau de vie des Chinois moyens est en constante augmentation (cas unique dans le monde !), etc. Que voyons-nous dans nos pays en contre partie ? Les chemins de fer et les transports publics sont vendus à des entreprises privées, même chose pour les postes, l’électricité, le gaz, et bientôt l’eau ! Nos médias font grand cas de l’inégalité dans l’enseignement alors que nombre d’études montrent que « milieu défavorisé » rime avec « décrochage scolaire ». De plus en plus de personnes âgées se trouvent en difficulté pour « boucler des fins de mois » qui n’en finissent pas de durer, au point où on les retrouve dans la rue, et on ne peut pas vraiment dire que notre niveau de vie augmente, que du contraire ! Si de jeunes loups européens, en demande d‘un bon coup d’accélérateur à leur carrière, ont l’impression que tout est possible en Chine, et que, comme ils le disent eux-mêmes, « le rêve américain se vit aujourd’hui en Chine », ils ont vite fait d’oublier que le « coup d’accélérateur » est majoritairement dû aux fonds de caisse de l’Etat chinois.
Mais tout n’est pas rose non plus en Chine : il est évident que, comptant avec plus de 1,3 milliard d’habitants, elle ne peut résoudre tous les problèmes particuliers. « Arte » trouvera toujours des pauvres paysans du HuNan ou du GuangDong qui se lamentent parce que leur champ a été inondé et que le gouvernement ne fait rien pour eux… et bien d’autres histoires tout aussi tragiques et déplorables : des enfants abandonnés dans les rues de Canton, des expropriations massives pour ériger le grand barrage, des intoxications dues à la pollution de l’eau, etc. Il n’est pas difficile de montrer une Chine couverte de la fumée noire de son charbon : il suffit d’ouvrir la fenêtre de l’express NanJing-SuZhou pour être asphyxié. Mais pourquoi ne pas montrer aussi les parcs à éoliennes qui ont été plantées dans le Gansu, le gigantesque plan de reforestation qui concerne plusieurs provinces chinoises, le projet mégalomane de l’île écologique au large de Shanghai ? Pourquoi ne pas parler de la modernisation des hôpitaux et du double système des soins de santé – choix pour le patient entre médecine chinoise ou occidentale -, de l’adaptation des transports urbains à la densité croissante de la population - le BRT ou « Bus Rapid Transit » : rapidité du métro et faible coût des bus - ? Pourquoi ne pas citer les millions d’hectares de réserves naturelles, les milliers de panneaux solaires distribués gratuitement aux agriculteurs des régions reculées, et les centaines de petites centrales électriques nichées dans le creux des vallées qui desservent l’électricité aux villages proches ? La Chine est tellement immense, en surface et en nombre d’habitants, tellement diversifiée et riche en contradictions, qu’il me paraît hasardeux, voire fallacieux, de tenir un discours quant à une absorption possible par l’Occident de sa culture et de sa pensée en raison du « capitalisme sauvage » installé depuis une vingtaine d’années. Il me parait encore plus osé de prétendre que la Chine doit son fulgurant développement économique à ce même capitalisme. Que le capitalisme soit un système brutal et sans aucun scrupule humaniste, j’en conviens parfaitement ! Mais, la Chine, même si elle emprunte certains leviers capitalistes, n’est pas aussi soumise qu’on veut bien le dire chez nous aux lois aveugles du capitalisme.
Je voudrais même montrer ici, si l’aimable lecteur le permet, que la pensée, la civilisation et la société chinoises peuvent venir à point nommé pour nous aider à traverser le passage difficile qui s’amorce pour nous, passage obligé vers un système économique différent : un « socialisme écologique », ou, pourquoi pas, une « écologie socialiste » ? La Chine, que certains littérateurs de gare ont qualifiée « d’immobile », est la civilisation de la fluctuation, du passage, de la transition, de la transformation. Le fondement de sa culture et même de sa civilisation est un ouvrage qui se nomme « Le livre des transformations ». Sa pensée, au fil des millénaires, est devenue experte dans l’art de surfer sur les vagues du présent, c’est-à-dire, qu’elle soutient les époques de transition en dévoilant un passé-futur qui se répondent en écho. La Chine est aussi le pays du « shan-shui », terme qui désigne les relations mouvantes qu’entretiennent la montagne et l’eau, c’est-à-dire le paysage chinois par excellence. Aussi polluée soit-elle – bien que son empreinte écologique par personne soit cinq fois inférieure à celle des Etats-Unis3 – c’est le pays qui investit le plus grand budget au monde (toutes proportions gardées de sa superficie et de sa population) dans la protection de l’environnement et dans la recherche en énergies renouvelables4. Il est vrai que « l’explosion économique de la Chine, qui a sorti des millions de gens de la pauvreté, a engendré une implosion écologique. La dégradation de l’environnement coûte au pays près de 9% de son PIB »5. Le gouvernement chinois en est bien conscient et c’est la raison pour laquelle son dernier plan quinquennal (2005-2010) fait la part belle à l’écologie6. Si la pensée chinoise est, « par nature », biologique et écologique, la société chinoise est imprégnée d’un esprit communautaire : la famille, le village, la communauté ont, de tous temps, primés sur les intérêts individuels. De plus, la Chine traditionnelle a toujours accordé plus de crédit au savoir qu’à l’avoir. Ces deux caractéristiques de la société chinoise paraissent être des sévères contingences si l’on sait que l’empereur possédait tout - toute la terre et tout ce que portait cette terre -, il n’empêche qu’elle ont eu des conséquences qui portent leurs fruits dans la Chine d’aujourd’hui : une Chine fondamentalement et traditionnellement communautaire. Je ne puis donc être d’accord ni avec le « beau monde » de la sinologie française, ni avec l’analyse marxiste qui, pour des raisons divergentes, voient le 20ème siècle chinois comme une rupture d‘avec son passé impérial.
Nous avons une certaine difficulté à percevoir ce qui unit la Chine actuelle et la Chine ancienne. D’un côté, nous adulons les traditions chinoises qui nous apportent une mystique « orientalisante » et nous procurent une vague satisfaction grâce à des pratiques de longévité que nous croyons sortis du fond des âges et que nous nommons pompeusement « TaiJi du Maître Chu », ou Chen, ou Yang…, ou grâce à quelques exercices respiratoires et méditatifs auquel nous collons l’étiquette de « QiGong », et d’un coup de langue nous gommons la parenthèse communiste. De l’autre côté, les marxistes purs et durs - car il en existe encore ! – haussent le sourcil droit quand on leur parle de « Yin-Yang » et s’enfuient comme des lapins pris d’une crise de diarrhée au terme de « FengShui ». Or, les Chinois, eux, perçoivent la continuité de leur histoire, même à travers le 20ème siècle : « l’épisode maoïste n’a pas été cette parenthèse que ces derniers (les Chinois d’outre-mer, et nous, par extension) imaginent, non sans condescendance. Il a aussi produit une conscience, un habitus, voire une identité particulière », dit Li Zehou, philosophe contemporain7. L’art populaire en atteste : dans tous les cafés branchés de Pékin et autres mégalopoles chinoises, on ne peut éviter les caricatures, les effigies, les gadgets en tous genres représentant Mao sur fond rouge … concurrence déloyale à Mickey des studios Disney (cela doit être ça le vrai capitalisme) ! Les jeunes générations se le mangent, ce vieux vénérable Mao, à toutes les sauces et dans toutes les positions, elles s’en donnent à cœur joie, s’en pourlèchent les babines et en redemandent. Elles l’ingurgitent et le digèrent : c’est pour mieux le restituer, à la manière chinoise. Tant qu’on y est, on restitue simultanément d’autres vénérables : Confucius a doucement été remis à l’honneur depuis une vingtaine d’années. LiZehou poursuit : « Le nouveau confucianisme, s’il est possible, doit pouvoir se développer au sein d’une société post-communiste ». Le nouveau confucianisme ? Il le définit ainsi : « il s’agit avant tout d’un ensemble d’attitudes et de dispositions à l’action qui ont imprégné en profondeur la population au cours de l’histoire, pour devenir ‘la partie essentielle de la structure psychologico-culturelle du peuple Han’ »8. La digestion, somme toute assez rapide, de l’ère communiste et la réhabilitation de « vieux vénérables » nous rend un constat flagrant : la Chine porte fièrement son drapeau. Que celui-ci soit rouge ou jaune, l’identité chinoise passe tant par la perception d’une continuité de son histoire que par celle de l’homogénéité de sa pensée et de sa culture. La civilisation chinoise est loin d’être lettre morte ; elle a du caractère !
Quelle est alors cette dispute assez « vieille France » - que, depuis ma petite belgitude, j’ironise avec aisance - entre la « chasse gardée » de la sinologie française qui tente de rapprocher la Chine de nous, et « les philosophes cherchant à sortir de la métaphysique et qui découvrent avec délectation ce qui leur est présenté comme une ‘pensée de l’immanence’ »9 ? Les sinologues s’évertuent à nous montrer que, finalement, la Chine n’est pas une civilisation aussi étrange que celle à laquelle les Jésuites nous avaient habitué, que sa pensée peut fréquenter sans rougir nos meilleurs philosophes du rationnel – de Descartes à Hegel en passant par Spinoza et Kant -, qu’elle est loin d’être l’unique à se réclamer d’une dialectique, que ses « religions » sont tout autant que les nôtres inséparables du pouvoir politique, que sa langue – englobant son écriture – n’est pas aussi hermétique qu’il n’y paraît et devient même abordable à tout un chacun qui veut bien s’y mettre, que ses pratiques de santé ont éclos sur le terrain du « sensible » partagé par tous les êtres humains : autant de preuves que le mythe de la « Chine lointaine et mystérieuse » est enfin dépassé ! Mais fallait-il de telles démonstrations, parfois par l’absurde, pour arriver à la conclusion que les Chinois sont des homos sapiens sapiens comme vous et moi ? Ce faisant, les sinologues ne s’inventent-ils pas une sorte de « mea culpa » excusant leur art d’être resté enfermé dans un vase clos depuis tant de siècles – le 16ème étant celui de la rencontre entre les Jésuites et la Chine -, ou se rendent-ils tout à coup à l’évidence que les vases ne restent pas indéfiniment clos mais peuvent devenir communicants ? La Chine s’ouvrant au monde, il devenait mesquin de conserver la sinologie sur une étagère à confitures. Ou, plus simplement, les sinologues se laissent-ils aller – consciemment ou non - au tsunami de la « pensé unique », c’est-à-dire occidentale, en y incluant d’emblée l’épiphénomène chinois ? Il va sans dire, la Chine connut aussi la tentation occidentale. Au début du 20ème, les intellectuels chinois se demandaient comment organiser la pensée chinoise et utilisaient à cette fin les catégories occidentales : médecine, biologie, science physique, sciences humaines, sociologie, linguistique, philosophie, religion, etc. Les universités chinoises ont procédé à ce découpage du savoir humain, alors que précédemment les connaissances étaient du ressort des « Classiques » et de leurs nombreux commentaires10, textes qui mélangeaient allègrement nos « tiroirs du savoir ». Si la langue et l’écriture chinoises ont elles aussi, à la même époque, failli passé à la moulinette de l’occidentalisation11, nous assistons actuellement à un phénomène inverse : la Chine retourne à sa tradition « d’inventer des traditions » - ce n’est pas une nouveauté en Chine, puisque « ça fonctionne » -, dans un élan de réaffirmation de son identité. L’époque maoïste fait partie de ce mouvement autant que l’époque impériale et préimpériale, et même en continuité avec ces dernières. Le « grand timonier » est déjà plus qu’un héros national ; de « vieux vénérable », il accède peu à peu au rang d’immortel !
Ce mouvement de réaffirmation de l’identité chinoise – qui n’est pas ressenti par les Chinois comme un recul, mais comme un retour revigorant – auquel le pays s’adonne avec beaucoup de contentement, résonne comme un écho au grand, vieux et vénérable livre (« le Livre des mutations ») qui conseillait déjà en son temps : « distinguer avant de réunir ». Distinguons entre pensée chinoise et occidentale, puisque c’est dans la distinction que s’exprime la richesse, aussi bien que c’est la diversité qui apporte la nouveauté. Distinction et diversité n’empêchent d’ailleurs nullement de découvrir des racines communes ou de mettre en évidence un tronc commun. Par exemple, les Chinois et les Européens, étant des êtres humains, ont une anatomie similaire. Dès lors, il est assez évident qu’ils peuvent ressentir les mêmes effets physiologiques de la respiration, de son amplification, des mouvements permettant son amplification, de sa visualisation. Les Européens autant que les Chinois ont la capacité de faire les mêmes descriptions des effets thérapeutiques de pratiques respiratoires. Cet « infiniment proche ou presque immédiat »12, tel qu’en parle merveilleusement Jean-François Billeter pour désigner le ressenti de notre propre physiologie, peut être partagé par l’humanité entière, mais l’attention qu’y ont porté les populations de la Chine ou de l’Europe est différente. C’est justement ces qualités différentes de l’écoute et du regard qui rendent la Chine intéressante à un Européen. J’interroge donc ceux qui, comme je l’entends régulièrement de la part de mes élèves, se disent las de l’opposition Chine-Occident. Pourquoi cette lassitude si ce n’est parce que, dans notre vocabulaire et dans notre pensée, cette opposition ne trouve pas sa complémentarité ? Soit nous démontrons que les Chinois sont des êtres humains comme tout le monde, et nous nous ennuyons : trouver des similitudes et des racines communes, c’est tout juste bon à noyer les frileux et les peureux dans une doucereuse in-différence ; soit nous exaltons leurs différences et nous planons comme des lucioles un soir du mois d’août. La seule conclusion à laquelle on arrive dans ces deux cas, c’est, en effet, qu’on en a assez d’entendre « que la Chine a tout compris et que nous ne sommes que des barbares ». La complémentarité Chine-Occident ne se réalise-t-elle pas dès lors que les deux parties s’émeuvent de ce que l’autre peut lui offrir ? Quand Anne Cheng dénonce les « affaires, au demeurant fort rentables »13, que se font certains philosophes occidentaux sur le dos de l’altérité chinoise – pour ne pas citer François Jullien avec sa série sinologique et la polémique qui l’entoure, qui, en effet, doivent déranger la bienséance académique14 –, n’est-ce pas une dispute quelque peu désuète ? Ceux « qui pensent trouver dans cette tradition (de la pensée chinoise) une façon ‘autre’ de faire de la philosophie »15 et qui mettent en exergue les différences, les étrangetés, l’altérité de la Chine, n’ont plus - j’ose l’espérer ! - le soucis de l’éloigner de nous en la mystifiant, mais tentent de nous rapprocher d’une part méconnue de nous-mêmes.
Je laisse donc de côté les fatigués du cerveau, aussi volontiers que la quantité sans cesse croissante d’illuminés qui, parce qu’ils ont appris à inspirer du bas en haut de la colonne vertébrale, se croient tout à coup les détenteurs des clefs de compréhension d’une Chine secrète et profonde. Alors, reste-t-il quelqu’un … ? Certes, sans quoi je me prendrais pour Saint ZhuangZi prêchant aux pêches du printemps, or je suis le modeste produit d’une époque et d’une société. Certes : il reste vous et moi. Nous acheminant ensemble vers cet immense miroir de l’âme qu’est l’Empire du Milieu, vides de préjugés et d’intentions, n’éprouvons-nous pas un étrange plaisir à dissoudre les catégories occidentales du savoir dans le réseau à multiples entrées de la pensée chinoise ? « Du point de vue occidental, la Chine est tout simplement ‘l’autre pôle de l’expérience humaine’ », nous rappelle Simon Leys16. Encore faut-il oser se lancer dans l’expérience humaine, oser s’abandonner aux premiers balbutiements du langage, ceux-là même qui émergent d’une prise de conscience… du rocher sur lequel je suis assis ; des existants m’entourant, tous différents de moi ; de moi, qui voit, qui m’entend grogner, qui sent le tranchant de la pierre sur ma peau. Qui ose ce retour vers le « presque parler - presque penser » ? Or n’est-ce pas là le début de l’expérience humaine ? On nous a enseigné que l’embryon, le fœtus, puis le nourrisson et le petit enfant revivent les stades de l’évolution du vivant, du plus inconscient vers le plus conscient, du plus impensé vers le plus pensé ; ce retour est donc possible. « Comme un petit enfant qui n’a pas encore ri »17, me voilà rassise sur mon rocher, à grogner, à voir, à sentir, à renifler. « Pourquoi si singulier ? Je sais têter ma mère »18 : c’est ce stade de dénuement du langage-pensée qu’il faut atteindre pour aborder la Chine, même la Chine des 20ème et 21ème siècles ! Parce que la distinction entre elle et nous provient de ces balbutiements premiers. Non pas que leur cerveau soit construit ou fonctionne différemment du nôtre, mais leur environnement et, de là, leur mode de vie, a ouvert leurs cinq organes des sens à d’autres perceptions. Voilà donc un détour langagier indispensable à celui qui, Occidental, désire poser une patte sur la gigantesque toile d’araignée de la pensée chinoise. Celle-ci ne lui ouvrira ses intimités qu’à partir de ce retour aux prémices du grognement. Quelle expérience fabuleuse !
1 Léon Vandermeersch dans « La pensée en chine aujourd’hui » p.73
2 Peter Franssen dans « Etudes marxistes 78, 2007 », p.82
3 Chr. Flavin, G. Gardner, dans « Etat de la planète 2006 », p.20
4 budget investit dans le vert
5 J.L.Turner et Lü Zhi, dans « Etat de la planète 2006 », p.187
6 plan quinquennal, écologie
7 Joël Thoreval dans « La pensée en Chine aujourd’hui », p.123
8 ibid. p. 121
9 Anne Cheng dans « La pensée de la Chine aujourd’hui », p.184
10 Anne Cheng dans « La pensée en Chine aujourd’hui »
11 Chu XiaoQuan et E. Hsu dans « La pensée en Chine aujourd’hui »
12 JF Billeter, « Leçons sur Tchouang-Tseu », p.14
13 Anne Cheng, dans « La pensée en Chine aujourd’hui », p.10
14 Fr. Jullien, voir titres dans biblio ; JF Billeter, « Contre François Jullien », Allia 2006 ; coll., « Oser construire pour François Jullien », Seuil 2007
15 Anne Cheng, dans « la pensée en Chine aujourd’hui » p.10
16 Simon Leys, dans « Essais sur la culture et la politique chinoises », p.60-61
17 dans le « DaoDeJing », ch.20
18 ibid.

