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S’agit-il de s’intéresser au Tibet ou de développer un anti-communisme primaire ?Danielle Bleitrach
On peut s’interroger parfois à propos des faits divers, pourquoi tout à coup l’un d’entre eux prend de l’ampleur, donne lieu à des comportements de compassion qui frisent l’hystérie? Le fait est que la rumeur s’enfle, et que nous sommes devant une espèce de nœud paranoïaque de la société. Sur le plan politique, la presse et la radio tentent de chauffer à blanc l’opinion publique pour aboutir à des phénomènes semblables, y arrivent-elles ? Vous remarquerez qu’elles ne mettent “le paquet” que quand il s’agit de provoquer la haine, l’hystérie des masses contre les communistes, aucun autre sujet ne les mobilise aussi pleinement. Le communiste dans leur imaginaire est toujours plus ou moins le mal absolu et il est sans rival. Même pas la haine anti-musulmane, même pas le racisme anti-chinois, il y faut le piment de l’anti-communisme primaire. Etrange ? Si l’on considère la folie du passage de la flamme à Paris, on peut effectivement noter un certain résultat en matière de crétinisation des masses ou comment donner à la politique la passion du fait divers pédophile en montant l’équation : communisme égal dictature? Pourtant si on y regarde de près le phénomène de la « contestation » tibétaine, qui a bénéficié d’une couverture médiatique inouïe et qui a été préparé jour après jour par les radios et télévisions, a connu un succès limité. Assez pour nous rendre ridicule aux yeux de la planète, pas assez pour entraîner la population française. Ce qui est frappant dans ce phénomène est le fait que la population française, à qui radio et télévision serinent sans aucune contradiction que le peuple tibétain et le peuple chinois subissent un martyre quotidien de la part du pouvoir communiste chinois, ne s’intéresse que très modérément à la question, rien à voir avec par exemple le fait divers pédophile. On sait que pour faire évoluer l’opinion publique très anti-guerre lors de la première guerre d’Irak, il a fallu inventer la fable des bébés koweitiens arrachés à leur couveuse par les méchants irakiens. Là au titre des fictions télévisuelles, il y a bien eu les photos de la police népalaise bastonnant les moines tibétains- photos devenues celles de la police chinoise- ou encore on a balancé sur internet une photo de soldats chinois figurants dans un film s’apprêtant à mettre une robe de bonze, comme la preuve des exactions qu’aurait pour les médias (absents) concocté la « propagande « chinoise. Mais le moine tabassé ne provoque pas l’hystérie des foules française. Je n’ai pas pour habitude d’être exagérément optimiste ces derniers temps sur un peuple français capable d’élire un Nicolas Sarkozy - je reconnais que le monde politicien ne lui offrait aucun choix digne de ce nom- mais je puis vous assurer que l’hystérie pro-tibétaine n’a jamais dépassé le cercle du politico-médiatique. Et encore chez ces gens-là il a été rare d’atteindre les sommets d’un élu vert épris de la spiritualité tibétaine. Même Ayrault, le président du groupe socialiste, qui a fait monter le drapeau tibétain sur le fronton de sa mairie, même Ségolène Royal, l’éternelle gourde qui a proposé le boycott des jeux olympiques comme elle avait refusé le nucléaire civil aux iraniens, toujours un cran au-dessus de Bush, ont eu du mal à tenir le rythme fou d’un élu vert déchaîné de passion pour le dalaï Lama (1). Il est vrai qu’en matière d’anti-communisme primaire on a rarement fait mieux même à droite qu’un vert (2). Mais la population française s’obstine à ne suivre qu’avec beaucoup de distance. Certes l’extrême gauche a fait ce qu’elle a pu pour faire monter la sauce. Marie Georges Buffet, la « dirigeante » du PCF a renouvelé son exploit de 2003 quand elle en avait appelé à l’Europe contre Cuba, elle a demandé que l’Europe exige des Chinois qu’ils arrêtent la répression sur les Tibétains. La LCR, elle, a appelé à suivre le sulfureux Robert Ménard dans ses actions les plus inconsidérées, comme en 2003. On ne change pas une stratégie anti-communiste qui gagne et qui est en train de transformer le communisme en France en chapelles hystériques et groupusculaires. Ces étranges communistes de la direction du PCF et de la LCR, solubles dans les médias et qui d’ailleurs n’ont qu’un rêve : abandonner ce mot de communiste trop lourd à porter, suivent sans état d’âme le discours dominant qui fonctionne sur le modèle du fétichiste “je sais bien mais quand même”(3): à savoir ”je sais bien que le communisme n’est pas la dictature mais quand même là où il y a communiste il y a toujours dictature”. Démonstration qui quand elle est faite par un communiste devrait atteindre un maximum de crédibilité. Ce qui nous vaut cet étrange paradoxe de la question tibétaine, non seulement la gauche volant à la rescousse de moines obscurantistes et féodaux, voir pire, mais alors qu’aucune nouvelle de répression ne parvient du Tibet et que visiblement les victimes l’ont été de la part de brutes déchaînées, des tibétains massacrant d’une manière raciste d’autre chinois, ces appels pathétiques à faire cesser la répression chinoise. Les Chinois qui eux ont vu avec horreur ces jeunes femmes venues de la Chine de l’intérieur brûlées vives par une bande de hooligans acceptent mal de se voir donner des leçons. Il est question que le président français vienne aux jeux en refusant la cérémonie en l’honneur des étrangers, bref il va venir se goberger au banquet en refusant de saluer ses hôtes. Voyons le contexte d’une telle absurdité ? Il y a certes la soumission de notre gouvernement et de son président non seulement aux Etats-Unis mais à son président le plus déconsidéré. Alors même que l’Europe a manifesté lors du sommet de Bucarest une timide résistance aux exigences d’un Bush sur le départ, Sarkozy frétillant comme un caniche a envoyé des soldats dans la guerre perdue d’Afghanistan. Mais là encore l’événement illustre quelque chose de plus profond : il s’agit de ne jamais se poser la question de savoir si le péril qui nous menacerait provient d’un quelconque pays du tiers-monde ou bien provient des Etats-Unis qui s’avère être aujourd’hui le pays le plus dangereux, le plus anti-démocratique pour la planète qui se puisse imaginer. Tout ce cirque autour de la Chine, des jeux olympiques évite cette question pourtant essentielle : qui menace la paix dans le monde ? Qui est à l’origine de la crise qui déferle sur nous ? Tant que cette question ne sera jamais posée par la gauche et l’extrême gauche, il y a peu de chance pour qu’elle soit au centre de notre politique et Sarkozy aura les mains libres pour envoyer des soldats en Afghanistan, pour soutenir les crimes en Irak et en Israël. Et les députés de gauche pourront se mêler à ceux de droite sur le parvis pour exiger… la fin des méfaits chinois. C’est dans ce contexte qu’il faut interroger le style du pouvoir français. Le président, l’exhibitionniste compulsif, a réussi en peu de temps à imprimer un style très particulier à toute la politique de la France, c’est un désordre permanent. Chaque initiative produit immédiatement sa caricature : l’engagement pour le Darfour, le soutien à la dictature tchadienne pour complaire aux USA et à Exxon tourne à l’arche de Zoé. Le président se lance-t-il dans la libération d’Ingrid Bétancourt? Même désordre, ses copains Uribe et Bush lui savonnent la planche sous les pieds en massacrant les négociateurs. Alors à partir de là c’est le bordel intégral, un avion qui part revient… Tout est comme cela, les institutions sont coulées, le patronat se crêpe le chignon, les chouchous du président viennent insulter les députés, c’est à prendre ou à laisser dit Jacques Attali, suivi de près par la secrétaire d’Etat à l’environnement qui les traite de lâches. Après la raclée prise aux municipales, tous ces gens l’ont mauvaise comme un quelconque salarié remercié de Arcelor Mittal… Sommes-nous face à un fou, voire, comme s’enfle la rumeur, quelqu’un qui userait trop de substances illicites ? Ce serait presque rassurant, en fait cette agitation, cette pipolisation, ces promesses non tenues, et cette vulgarité, sont simplement l’illustration du fait qu’il n’y a plus aucune alternative politique, plus d’opposition crédible et que donc les caprices du pouvoir, les intérêts débridés et la vulgarité médiatique n’ont plus aucun contrepoids. La ridicule journée du passage de la flamme n’a fait que l’illustrer. La droite est devenue folle parce qu’elle n’a plus aucune opposition devant elle. Ce qui est sûr c’est que ce moment complètement paranoïaque du passage de la flamme dans les rues de Paris est révélatrice d’un mal plus profond, nous avons un Sarkozy comme président mais il n’est que le symptôme d’un politico-médiatique complètement dégénéré, incapable de définir une politique cohérente. C’est très inquiétant parce qu’au-delà de ces pitreries, nous sommes confrontés à une crise d’une grande violence qui va peser très lourdement sur nos vies, et déjà pèse sur notre emploi, notre pouvoir d’achat, si la France est devenue ce bordel, il y a des gens qui sont en capacité de continuer à défendre leurs intérêts et à nous faire payer cette crise de la finance, et à imposer par exemple de nouvelles augmentations du prix du gaz, la fin des droits sociaux à la SNCF, le démantèlement de l’éducation nationale, de la santé, une accélération partout de la pression sur les plus pauvres et les couches moyennes. Et cette politique ubuesque, ce désordre généralisé n’est que le guignol destiné à nous faire croire que nos malheurs sont dû au méchant étranger, au « péril jaune ». Il y a une logique impérialiste que reflète le politico-médiatique: les Etats-Unis veulent imposer un monde unipolaire où ils seraient tout puissant avec leurs vassaux européens et japonais. Mais tout témoigne de leur incapacité de soutenir une telle ambition, alors il faut imposer l’idée que toute concurrence à l’hégémonie, toute force émergente est un danger. Ce que l’on ne peut pas assimiler parce qu’il s’oppose au tout marché, parce qu’il développe de nouveaux rapports sud-sud, un développement endogène ne doit pas être toléré, c’est ce que l’on appelle le choc de civilisation. Je ne suis pas sûre que l’on puisse parler de civilisation à propos de ce qui s’est passé à Paris. Danielle Bleitrach
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