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Boycott des JO ?Marc Vandepitte (*)Le 14 mars 2008, Lhassa, capitale de la région autonome du Tibet, fut le théâtre d’événements extrêmement violents qui ont fait des dizaines de morts. Suite à ces événements tragiques, de nombreuses voix s’élèvent chez nous pour réclamer le boycott des JO. Toutefois, cela me semble déplacé, ceci pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’appel au boycott des JO est, je crois, une réaction émotionnelle face à ces événements sanglants. Mais cet appel n’est-il pas disproportionné par rapport aux faits ? Le seul journaliste qui par hasard était sur place lors des événements est le correspondant pour « The Economist ». On ne peut certainement pas le soupçonner d’avoir des positions prochinoises, or il a confirmé que les violences ont été commises, non par des Chinois, mais par des jeunes Tibétains. Par groupes, ils ont attaqué sauvagement des Chinois (Han) et des Hui (musulmans), ont incendié des maisons et des commerces et ont mis le feu à leurs habitants. La police, par peur d’une répercussion sur les JO, a fait preuve d’une grande retenue. Pendant toute une longue demi-journée, au grand dam de la population de Lhassa, les policiers sont restés tapis dans l’ombre, sans intervenir. Ce qui, d’après la population locale, a contribué à augmenter le nombre de victimes. Ce récit a été confirmé par la BBC. Nul doute qu’il y ait de gros problèmes au Tibet et dans le reste de la Chine ; le gouvernement chinois se trouve face à des gigantesques défis dont il est conscient. Mais à quoi rimerait un boycott des JO ? Ce boycott pourrait même avoir un effet contraire à celui escompté : perdre la face est la dernière chose à infliger à un Chinois, il risque plutôt de se braquer et de durcir sa position. Plusieurs dossiers dans le passé (Corée du Nord, Myanmar, Soudan) ont démontré qu’une attitude respectueuse est plus efficace. Jacques Rogge, le big boss des JO, a mille fois raison quand il prétend que les JO ne peuvent qu’amener la Chine vers une amélioration. Mais ce ne sera certainement pas le cas s’il existe une atmosphère de confrontation et de tension. Les pays favorisés du Nord ont pris l’habitude de montrer aux pays défavorisés du Sud quelle est « la bonne voie » à suivre, celle des «Droits de l’homme » et tutti quanti. Ils se permettent d’imposer leur propre code moral parce que les pays du Sud sont économiquement dépendants d’eux. Outre le fait que ce sentiment de supériorité soit déplacé, dans le cas précis de la Chine, il est aussi dépassé et peut même nous retomber dessus. Oublie-ton que la Chine est devenue la « carte de crédit » des E-U, son bailleur de fonds principal ? La Chine est aussi un partenaire commercial très important pour l’Europe. Sans le marché chinois, plusieurs grandes entreprises belges auraient déjà dû fermer leurs portes. Aussi, n’est-il pas dans notre propre intérêt de réfléchir plus loin que le bout de notre nez avant de jeter la première pierre au grand voisin de l’Est ? Pour ma part, je suis persuadé que les rumeurs médiatiques actuelles autour des événements de Lhassa concernent moins le Tibet et les Tibétains qu’elles n’expriment notre crainte face au glissement géo-économique auquel nous assistons. L’ascension fulgurante de la Chine est en train de transformer les rapports économiques au niveau mondial, en particulier les rapports Nord-Sud. Dans cinq ans la Chine aura dépassé les E-U et deviendra la plus grande puissance économique du monde (en terme de volume total). D’ici 2030, le PNB de l’Asie aura atteint le double de celui des E-U des l’UE réunis. En réalité, cela n’a rien d’extraordinaire puisque c’était déjà le cas durant l’Antiquité, et ce jusqu’au 18ème siècle. C’est même plus que normal si on tient compte des respectives densités de population. Nous devrons nous habituer à l’idée que nous ne sommes plus le centre de la planète. Cela doit-il nous rendre inquiet ? Durant les 18ème et 19ème siècles, l’Europe de l’Ouest était le centre économique du monde. Puis, au 20ème siècle, ce centre a traversé l’océan pour s’installer encore plus à l’Ouest : cela nous fut-il fatal ? Une deuxième chose à laquelle nous devrons nous habituer, c’est que la croissance de la Chine (et des pays émergents) va profondément modifier la balance Nord-Sud. Jusqu’à il y a peu, le Nord avait le monopole sur l’octroi de nouveaux capitaux aux pays du Sud, tant au niveau des investissements qu’au niveau de l’aide au développement. Grâce à ce monopole, le Nord avait un contrôle direct et facile sur le Sud, et pouvait imposer ses conditions à son propre gré (ex. : EPA / Afrique). Nous sommes en train de perdre cette position dominante à cause de l’apparition de sérieux concurrent sur l’échiquier mondial : la Chine et l’Inde, par exemple. Le Sud a de moins en moins besoin du Nord. Cela me paraît être une évolution saine, mais, apparemment, il y en a plus d’un que cela rend plutôt nerveux chez nous. Une autre affaire qui nous chipote beaucoup, c’est que le modèle de développement de la Chine ne s’accorde pas à nos recettes traditionnelles néo-libérales, et que malgré tout (ou justement en raison de cela), les résultats sont foudroyants. En Chine, c’est la politique qui indique la direction à l’économique, et non l’inverse : les grandes entreprises et les secteurs clefs sont entre les mains de l’Etat. Néanmoins, depuis déjà 30 ans, le système politique a su maintenir la société chinoise dans une relative stabilité et sécurité. Comparé à ce qui se passe dans des pays voisins comme le Pakistan, le Bengladesh, la Thaïlande, l’Inde ou les pays d’Asie centrale, on peut carrément parler d’une réussite. C’est même plus qu’une réussite si on tient compte que la Chine rassemble quasi le quart de la population mondiale ! Mais, dans notre arrogance occidentale, nous ne supportons pas qu’un pays du Sud puisse suivre son propre chemin et le réussir, en plus en jetant nos bonnes recettes par-dessus bord. Hélas, à cela aussi, nous devrons nous habituer ! Notre adaptation à ces nouvelles conditions sera sans doute laborieuse. Aussi, je propose que nous allions nous entraîner pour les JO, pour pouvoir jouir d’un esprit sain dans un corps sain : nous en aurons besoin ! (*) Marc Vandepitte, Prof. de philo. à l’université de Gand co-auteur avec Ng Sauw Tjhoi de « Made in China, Meningen van daar », EPO 2006 |
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Tibet, page spéciale
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