Quelles stratégies après les violences au Tibet ?

Jean-Paul Desimpelaere (*)

Les violences qui ont eu lieu à Lhassa le 14 mars 2008 et qui ont été perpétrées par des groupes de manifestants tibétains étaient d’une telle cruauté que le Dalaï Lama s’est rapidement vu obligé de s’en distancier. Les témoignages des étrangers présents sur place allaient tous dans le même sens : les agressions visaient les Chinois Han et les Hui, majoritairement des Musulmans. Des personnes ont été incendiée vives, d’autres ont été battues à mort, déchiquetées au couteau ou lapidées. Les armes utilisées étaient des cocktails Molotov, des bouteilles d’essence, des pierres, des barres d’acier, des poignards et des couteaux de boucher. Il y a eu 22 morts et plus de 300 blessés, quasi tous des Hui et des Han. Il s’agit bien d’actes criminels à caractère racial (1). Entre autres, Serge Lachapelle, un touriste de Montréal, dit : « Le quartier musulman a été complètement détruit, plus aucun magasin ne tenait debout » (2). Dès le 18 mars, le Dalaï Lama déclare dans une conférence de presse que « les événements au Tibet échappent à son contrôle et qu’il est prêt à démissionner si les violences se poursuivent. ». Il ajoute que « ces actes de violence sont suicidaires » (3). Thubten Samphel, secrétaire au Relations internationales pour le Gouvernement tibétain en exil, n’a eu qu’un mot pour qualifier les évènements : « tragique ! » (4).

Comment se fait-il alors que dès le début des incidents à Lhassa, le Gouvernement tibétain en exil, soutenu par le réseau mondial de soutien au Tibet et le Dalaï Lama lui-même, avaient déjà ameuté l’opinion publique quant à l’intervention brutale de l’armée chinoise lors des « manifestations pacifiques  des Tibétains ». Le 14 ème Dalaï Lama a même exhorté le gouvernement chinois à ne pas utiliser la violence, laissant entendre par là que la Chine ne pourrait qu’utiliser les armes … et c’est, bien sûr, ce que l’opinion publique a retenu. Pourtant des dizaines de témoignages ont afflué dans la presse internationale qui tous racontaient que la police et l’armée ont gardé un self-contrôle remarquable face à des massacres insensés, au point où aucune victime ne peut leur incomber.

Les autorités chinoises parlent d’une révolte préméditée et bien organisée. L’occasion choisie pour donner feu vert aux émeutiers était la date anniversaire de commémoration de la révolte de 1959 à Lhassa, date que les Tibétains en exil ont décrétée « Fête nationale » : le 10 mars. Ce jour-là, une marche, partant de l’Inde et se dirigeant vers le Tibet, démarre ; elle devrait durer six mois, jusqu’aux débuts des JO de Péking. Cette marche a été organisée par le « Mouvement pour le soulèvement du peuple tibétain » (5) (il est difficile de traduire « uprising » autrement que par « soulèvement »). Il s’agit d’une association dans laquelle sont représentées les fractions principales du gouvernement tibétain en exil : le NDP (New Democratic Party), la ligue des jeunes tibétains (Tibetan Youth Congres), et le mouvement des femmes. Le 10 mars était clairement le signal de départ des émeutes : elles ont été encouragées à distance par de multiples manifestations devant des ambassades chinoises (e.a. à Bruxelles). En Chine même, des tracts appelant à manifester pour l’indépendance du Tibet ont été distribués dans les différentes régions tibétaines (6). Le même jour, trois cents lamas du monastère de Drepung ont manifesté au centre de Lhassa, de manière non-violente bien que agressive ; la police les a dispersé, sans éclat. Ce ne fut plus le cas quelques jours plus tard, le 14 mars : plusieurs groupes de Tibétains, tous armés de la même manière et opérant de la même manière, se sont dispersés dans la ville de Lhassa, ouvrant les hostilités et semant la panique. La suite est le drame que l’on sait, avec les répressions chinoises que l’on devine. Faut-il rappeler que le Droit international stipule que « chaque pays a le droit d’utiliser la force contre des mouvements d’indépendance » ?

Au sein de la communauté tibétaine en exil existe un certain ras-le-bol quant au manque de dynamisme politique du Dalaï Lama. Ce courant est actuellement fort présent dans le TYC (Tibetan Youth Congres), la ligue de la jeunesse, qui rassemble des gens dans la trentaine, pour la plupart nés en Inde. L’un des cinq objectifs de leur programme politique est « de se battre pour l’indépendance totale du Tibet, même si cela doit coûter des vies humaines » (7). Leur président, Rigzin, formé aux Etats-Unis, a décrété dans un interview : « j’appelle les Tibétains à poursuivre la résistance jusqu’à ce que la Chine quitte le Tibet » (8). En réponse, le 14ème Dalaï Lama a appelé à suspendre la marche vers le Tibet car, dit-il « elle n’aura aucun résultat concret ». Rigzin n’en démords pas pour autant (9), ce à quoi le Dalaï Lama rétorque : « arrêtez les violences et les manifestations pour l’indépendance, sans quoi nous perdrons l’appui des Etats-Unis » (10).

Par une étrange coïncidence, Nancy Pelosa, présidente du Congrès américain, arrive le 21 mars à Dharamsala, pour une visite officielle au 14ème Dalaï Lama. Elle parle des évènements au Tibet comme d’un « défi pour la conscience mondiale » et exige de la Chine de pouvoir envoyer au Tibet une commission internationale indépendante afin de vérifier l’accusation chinoise comme quoi « l’entourage du Dalaï Lama se trouve derrière les violences », et afin de contrôler « de quelle manière sont traités les prisonniers tibétains en Chine » (11). C’est une des stratégies utilisées par les Etats-Unis : forcer la Chine à accepter des équipes d’inspection qui portent le cachet des « Droits de l’Homme », ou pouvoir dire que la Chine les a refusé. Pour exécuter un tel plan, nul mieux placé que le Dalaï Lama : dans son allocution du 10 mars (encore le 10 mars !), ce dernier exhortait déjà la Chine à « une plus grande transparence », ce qui fait partie de la stratégie étasunienne (12). Ces termes ne font-ils pas curieusement écho au « glassnost » qui a conduit à l’éclatement de l’URSS ? L’Allemagne, avant-garde de l’Europe, s’aligne aux exigences de transparence des Etats-Unis : son ministre des Affaires étrangères a déclaré que « le gouvernement fédéral de l’Allemagne demande une plus grande transparence de la part du gouvernement chinois » (13).

Toutefois, les exigences de transparence pourraient gagner du terrain à mesure que la résistance à l’intérieur des régions tibétaines s’accroît. La violence, bien qu’elle ne fasse pas briller l’auréole de Sa Sainteté le Dalaï Lama, peut accélérer la stratégie des Etats-Unis. Pour ceux-ci, les JO de Péking sont l’occasion rêvée de sortir leurs fidèles atouts : « la Chine est une dictature, elle exerce une répression sauvage, ne permet pas la liberté d’expression, viole les Droits de l’homme, etc. ». Pour les faire valoir, ils ont besoin de « combattants de rue » qui, par des actes de violence, provoquent une répression inévitable. Rien de plus facile et de plus efficace que le discours ethnique par activer une telle violence primaire. Qui plus est, ce racisme au premier degré est alimenté par l’histoire : d’une part, l’Islam est l’ennemi principal du Bouddhisme tibétain depuis le 10ème siècle (14), d’autre part, les Chinois Han sont diabolisés aux yeux des Tibétains en exil depuis cinquante ans, grâce à l’efficacité de la presse occidentale. On oublie que, justement à cette époque (en 1949), les Etats-Unis ont déclaré que leur but n’est pas l’indépendance du Tibet, mais c’est la destruction de la Chine (15). Dans cette optique, il n’y a rien d’étonnant à ce qu les Etats-Unis soutiennent des actes racistes et un discours ethnique.

En réalité, les Etats-Unis cumulent deux stratégies qui s’alimentent l’une l’autre : d’une part ils forcent la Chine à l’ouverture, la transparence, etc. Pour cela, ils font appel à leur Dalaï Lama. Aussi, lorsque le Dalaï Lama déclare que « nous risquons de perdre l’appui des Etats-Unis », il devrait plutôt dire que c’est lui-même qui risque de perdre l’appui des Etats-Unis s’il persiste à utiliser une politique trop mesurée. D’autre part, ils semblent retourner à une stratégie déjà développée dans les années soixante : soutenir financièrement et logistiquement une guérilla tibétaine. Ils se basent pour cela sur une tendance de plus en plus marquée au sein de la communauté tibétaine en exil à soutenir une résistance armée au Tibet. Et Nancy Pelosa de rappeler les « liens amicaux » qui unissaient alors le Tibet et les Etats-Unis. Toutefois, elle préfère ne pas mêler le Dalaï Lama à la rébellion, de là son injonction à Pékin de ne pas s’en prendre au saint homme. Toutefois, on ne lui a pas entendu un seul commentaire quant aux victimes des violences à Lhassa. Leur cachet ethnique l’arrange fort bien, elle a même du mal a cacher son contentement : « Merci de faire flotter notre drapeau américain en ce lieu, c’est plus qu’on n’aurait jamais pu imaginer » a-t-elle déclaré au Dalaï Lama dans son allocution du 21 mars à Dharamsala (16).

Cependant, que des centaines de Tibétains se soient laissés emporter dans des actes d’une telle barbarie n’a pas que des raisons externes. Les raisons externes ont pu servir de déclencheur, de révélateur ou de sponsor, mais les violences n’auraient pu éclater s’il n’existait pas un terrain qui s’y prête. Ce terrain est avant tout économique : si beaucoup de Tibétains ont profité des avancées économiques de la Chine, beaucoup d’autres sont restés dans le marasme. Ce fait ne touche d’ailleurs pas que le Tibet, mais l’ensemble de la Chine : les inégalités se font de plus en plus criantes entre les plus aisés (ou même les moyennement aisés) et les plus démunis. Ce qu’il y a sans doute de plus spécifique au Tibet, c’est que peu de Chinois résidant au Tibet sont chômeurs - s’ils arrivent au Tibet c’est qu’il savent qu’ils y auront un travail, sinon ils iraient ailleurs -, alors qu’il y a beaucoup de jeunes tibétains au chômage. Cette inégalité est le résultat d’une différence de niveau dans le savoir-faire : les jeunes tibétains qui cherchent du travail en ville viennent de la campagne, en général, ils ont juste suivis l’école primaire et manquent de qualification ; alors que les Chinois qui viennent travailler au Tibet sont pour la plupart des commerçants ou des techniciens qualifiés. Même si l’enseignement est facilité aux Tibétains (comme aux autres minorités ethniques de la Chine, d’ailleurs), que le minerval est moins élevé et que les examens d’entrée sont moins sévères que pour les Han, les Tibétains ne voient pas toujours l’intérêt de poursuivre des études supérieures. Mais ce serait sans doute une manière intéressante de diminuer l’inégalité sociale qui résulte des disparités dans les formations, alors que la Chine « s’en tient » à injecter des milliards de yuan dans le développement économique.

  1. Témoignages, e.a., dans « International Herald Tribune », « The Times » (Londres), Toronto Star (Canada), ARD TV (Allemagne), Agence France Presse, « The Independant » (Londres), Time-CNN (USA), The Strait Times (Singapore), South Morning Herald (Australie), De Volkskrant (Pays-Bas), Le Parisien (France), BBC (Londres). Témoignages concordant avec ceux de Xinhua (Chine)
  2. AFP, HongKong, 19 mars
  3. « The Independant » et « The New York Times », 19 mars
  4. AFP, 19 mars, Dharamsala, Inde
  5. voir leur site du même nom : « Tibetan People’s Uprising Movement »
  6. Xinhua, 19 mars. Ces tracts ne sont pas encore connu de la presse internationale
  7. sur le site du TYC
  8. AFP, 17 mars
  9. Tiem.com, 18mars
  10. New York Times, 19 mars
  11. BBC-news, Asia-Pacific 21 mars, et CNN.com 22mars
  12. « statement of HH the Dalaï Lama on the 49th Tibetan National Uprising Day », site personnel du 14ème DL
  13. Associated Press, 21 mars
  14. www.trimondi.de
  15. dans un rapport du département d’Etat pour l’etxrême-Orient : « Si le mouvement d’indépendance du Tibet peut nous servir dans la lutte contre le communisme, il est alors de notre intérêt de le reconnaître comme pays indépendant, au lieu de continuer à le considérer comme faisant partie de la Chine. (…) La reconnaissance du Tibet comme pays indépendant n’est pas pour nous le vrai problème, ce qui nous importe, c’est notre attitude vis-à-vis de la Chine ». Foreign Relations of US, 693.0031, 12/4/1949, Wisconsin digital library
  16. International Herald Tribune, 21 mars

(*) Jean-Paul Desimpelaere, voyageur inconditionnel au Tibet, voir aussi son blog : http://infortibet.skynetblogs.be (en neerlandais, mais bientôt traduit en français !)

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