Réaction aux articles de Mathieu Vernerey paru dans le Monde
Diplomatique d’avril 2008
Elisabeth Martens (*)
« L’invasion du Tibet en 1950,
ou sa libération pacifique du point de vue chinois, renvoie à une
vision discutée de l’histoire », lit-on dans
l’article introduisant le numéro d’avril 2008 du Monde
Diplomatique consacré aux relations entre le Tibet et la Chine.
En effet, il y a matière à discussion, pourtant le Monde Diplomatique semble
présenter l’indépendance du Tibet au
début
du 20ème siècle comme une évidence historique. Il
parle de l’Accord tripartite de Simla de
1914 de manière
plus qu’ambiguë : « En
1914, un accord tripartite fut signé à Simla (Inde) entre les représentants
britanniques, chinois et tibétains. Une forme de suzeraineté fut
reconnue, mais les dirigeants chinois refusèrent que les Tibétains
soient traités à égalité quand ils apposèrent
leur signature ». Réaction attendue de la part du lectorat
du Monde Diplomatique : « la Chine se croit supérieure et
ne laissent pas s’exprimer ces pauvres Tibétains ! ».
Si le Monde Diplomatique cite des faits historiques,
il me semble qu’il est
de leur devoir d’informer son lectorat de manière correcte.
L’Accord de Simla est un des nœuds névralgiques de
la relation triangulaire qui s’est établie depuis entre
la Chine, le Tibet et
l’Occident. Il importe tout d’abord
de replacer cet épisode dans son contexte.
Peu de temps avant
la conférence de Simla, la Chine proclame l’avènement
de sa République (1911). A cette époque, la Chine est exsangue
en raison des concessions successives qu’elle a dû faire
aux pays occidentaux tout au long du 19ème siècle suite
aux Guerres de l’opium.
Début du 20ème, elle ne peut
pas se permettre de perdre un territoire aussi vaste que ce que le 13ème
Dalaï Lama exige dans l’Accord
de Simla : 5x la France,
presque un tiers de la Chine actuelle. Ce territoire pour lequel le 13ème
Dalaï Lama demande l’indépendance totale vis-à-vis de la
Chine et qu’il appelle le ‘Grand Tibet’ correspond
aux terres conquises par les Tubo (dynastie tibétaine) entre le
7ème et le 9ème siècle.
Actuellement, le 14ème
Dalaï Lama et les mouvements pour l’indépendance du Tibet ne
parlent plus de « Grand Tibet », mais de « Tibet historique », mais il s’agit quasi de la même
surface.
Ce « Tibet historique »,
outre qu’il était
immense, occupait une position stratégique entre les colonies
britanniques du Sud-est asiatique et la Russie des Tsar, qui, elle aussi,
convoitait le haut plateau comme percée vers la Chine. Or le Tibet était
annexé à la Chine depuis le 13ème siècle
(à l’époque mongole) et était devenue une
province chinoise au 18ème siècle (sous les Mandchous).
Ces faits sont confirmés par de nombreux historiens (e.a. le sinologue-historien
Jacques Gernet (1)),
alors que le Monde Diplomatique « rappelle
la difficulté ancestrale
des Chinois à annexer cette région et à s’y
maintenir ». Ce que l’article veut sans doute signifier
c’est que le Tibet n’intéressait
guère la Chine,
ni à l’époque mongole (13ème), ni à l’époque
Ming (chinoise, du 14 au 17ème), ni à l’époque
manchoue (17ème à 1911). Pour les Chinois, le Tibet était
une province lointaine, inhospitalière, où il est difficile
de se déplacer, de trouver à manger et même de respirer
(bien que le Tibet soit de bon ton à l’heure
actuelle dans les milieux branchés de Pékin) !
La Chine
a commencé à s’intéresser
au Tibet avec SunYaTsen qui, en 1911, déclare
: « la
Chine devra désormais compter sur les cinq doigts de sa main »,
et d’énumérer les cinq ethnies qui, à ses
yeux, doivent reconstruire l’unité du pays : les Han
(évidemment en premier puisqu’ils représentent plus
de 90% de la population de Chine), les Mandchous, les Tibétains,
les Mongols et les Hui (musulmans pour la plupart).
La demande d’indépendance
de la part du 13ème Dalaï Lama fut
donc rejetée par la jeune République
chinoise, qui décide de laisser quelques officiels à Lhassa,
ainsi que son armée. Au 13ème Dalaï Lama,
la Chine répond
qu’il peut conserver son titre de chef spirituel et temporel du
Tibet, sur le territoire qui, historiquement,
lui revient (c’est-à-dire,
moins que la province tibétaine actuelle). De là, cette
petite phrase perfide du Monde Diplomatique : « les
dirigeants chinois refusèrent que les Tibétains soient
traités à égalité quand
ils apposèrent leur signature ». Le comble : la
Chine n’a jamais signé l’Accord de Simla !
Au
début du 20ème, même si les Britanniques sont peu
nombreux au Tibet, leur influence est prépondérante
et ils n’ont pas forcément envie de perdre leurs comptoirs
de commerce établis à Lhassa et ailleurs au Tibet.
Mais surtout, ils ne veulent pas perdre le seul atout dont ils disposent
pour exercer une pression sur la Chine et craignent que le Tibet,
s’il
devenait indépendant, pourrait s’allier à la Russie
ou à d’autres pays occidentaux. Dès lors, ils rejettent
eux aussi l’indépendance totale du Tibet telle
qu’elle était
revendiquée par le 13ème Dalaï Lama.
Ils optent pour une subordination symbolique du Tibet envers
la Chine (Monde Diplomatique : « une
forme de suzeraineté chinoise fut reconnue ») et proposent
de diviser le « Grand Tibet » (celui
revendiqué par
les 13ème et 14ème Dalaï Lama)
en une partie sans présence
chinoise (la province tibétaine elle-même) qui serait placée
sous la tutelle des Anglais et où le 13ème Dalaï Lama exercerait
son pouvoir spatio-temporel, et une partie où la présence
chinoise serait tolérée (les provinces limitrophes :
QingHai, une partie du Gansu, du Sichuan et du Yunnan).
L’Accord
de Simla fut signé par les Anglais et les Tibétains, il
ne fut jamais signé par la Chine et, dès lors, fut rangé dans
les archives, classé comme « dossier sans suite ».
Cet épisode de l’Accord de Simla est relaté dans
tous ces détails (au jour le jour) dans l’excellent ouvrage
de Goldstein (2, pp.68-77). Les textes de l’Accord sont repris
aux pp.832-836 du même ouvrage.. Les travaux de Goldstein et de
son équipe de tibétologues sont devenus des références
en la matière. Puisque des études sérieuses existent,
on aurait pu s’attendre de la part du Monde Diplomatique qu’il
les utilisent et ne se basent pas unilatéralement sur les sources « Free
Tibet ».
Cet Accord de Simla,
classé sans suite, explique « l’incapacité des
Tibétains à convaincre le monde moderne de l’historicité de
leur indépendance » (dixit le Monde Diplomatique).
Cela semble évident
que les Tibétains soient incapables aujourd’hui de démontrer
leur indépendance puisque celle-ci ne s’appuie sur aucun
document officiel et que le Tibet ne fut
jamais reconnu comme pays indépendant
par aucun pays au monde, ni par les Nations Unies.
On parle toutefois
d’une « indépendance de fait » du
Tibet au début du 20ème :
qu’en est-il ?
Cette indépendance de fait est en réalité une dépendance économique
et politique du Tibet vis-à-vis de
l’Angleterre, dépendance
qui profitait largement à l’élite tibétaine
composée de marchands aisés, de familles de la noblesse,
et surtout, des responsables des monastères bouddhistes puisque
ceux-ci possédaient plus de 70% des terres tibétaines sous
le millénaire de régime théocratique (10ème
au 20ème siècle). Bien que SunYaTsen ait proclamé que
la Chine serait désormais unie grâce à ses « cinq
doigts de la main », le 13ème Dalaï Lama en
décida autrement.
Dès 1912, il mit tous les Chinois à la porte. Depuis lors
et ce jusqu’en 1951 (date à laquelle la Chine communiste
est entrée à Lhassa), il n’y eut plus d’officiel
chinois à Lhassa, ce qui peut effectivement faire penser à une « indépendance
de fait », ou à un désintérêt de
la Chine vis-à-vis du Tibet. Faut-il
rappeler qu’entre 1911
et 1949, la Chine était impliquée dans d’autres conflits :
seigneurs de la guerre, lutte entre le GuoMingDang (nationalistes) et
le GongChanDang (communistes), et puis surtout, cette horrible guerre
contre le Japon qui s’est rendu coupable de l’holocauste
le plus meurtrier de l’histoire de l’humanité, en
1937, à Nankin (3).
Dans un tel contexte, on comprend que la Chine
se soit temporairement désintéressée de ce qui se
passait au Tibet. D’ailleurs, que s’y
passait-il ? Les
Anglais, exerçant un contrôle à distance sur les
agissements du 13ème Dalaï Lama,
bichonnaient la crème aristocrate
du Tibet. Une Austin toute neuve dans le
garage du Norbulingka (résidence
d’été du Dalaï Lama),
des courts de tennis et des garden-parties étaient
menues bricoles ; la modernisation de l’armée tibétaine
importait plus que celle de la classe aisée.
Quant au clergé du
Bouddhisme tibétain, il continuait à marquer le Tibet de
son empreinte écrasante : « Le
monastère
de Drepung était un des plus grand propriétaires terriens
dans le monde avec ses 185 manoirs, 25.000 serfs, 300 grands pâturages,
et 16.000 bergers. La richesse des monastères allait aux lamas
ayant le grade le plus élevé, beaucoup d’entre eux étant
les rejetons de familles aristocratiques. » (4). Les
livres d’Alexandra David-Neel regorgent d’exemples du pouvoir
démesuré des lamas sur la population et de la misère
dans laquelle croupissait celle-ci (5).
Lorsque le 13ème DML s’éteint
en 1933, il laisse un triple héritage à son tulkou de successeur :
continuer la lutte pour l’indépendance du Tibet afin
de préserver les privilèges du Bouddhisme tibétain,
combattre « l’idéologie rouge » (une
des « cinq formes de dégénérescence », écrit-il
dans son testament), et moderniser l’armée pour protéger
les frontières (6). Cela ne pouvait se faire qu’avec l’appui
des Britanniques.
Après la deuxième guerre mondiale, ces
derniers ont été remplacés (partout dans le monde)
par les E-U et le soutien à l’élite tibétaine
s’est vue renforcer aux frontières Tibet-Inde
par un apport financier et logistique de la part de la CIA que nul ne
conteste plus (voir le livre de deux ex-agents de la CIA qui racontent
leurs mémoires
tibétaines et qui a été préfacé par
le 14ème Dalaï Lama en personne
(7)).
Le Monde Diplomatique publie en parallèle à cet
article une étrange carte de la Chine intitulée « la
mosaïque d’ethnies » et où l’où voit
les « limites du Tibet historique
annexé par la Chine
en 1951 ». On vient d’expliquer que le Tibet n’a
nullement « été annexé par la Chine en
1951 ». Par ailleurs, un œil non averti se dit immédiatement : « les
Tibétains occupent en Chine un territoire énorme et, comme
ils ont une langue et une culture qui leur sont propres, pourquoi ne
pourraient-ils pas être indépendants ? ».
C’est le but recherché par cette carte, qui n’est
autre que celle que l’on trouve sur le site de « Free
Tibet » (8). Or sur ce territoire énorme,
si bien délimité et
où on dirait que ne vivent que des Tibétains, il n’en
est point ainsi. C’est un incroyable mélange de populations
: sur les 16 millions d’habitants au « Tibet historique »,
on compte 6 millions de Tibétains (dont 2,7 millions dans la R.A.
du Tibet), pas même la moitié de
la population totale !
Les autres 10 millions se répartissent en 4 millions de Han (surtout
en périphérie), 2 millions de Hui (dont une bonne moitié dans
la province du Qinghai), 2 millions de Yi, et encore bien d’autres
nationalités pour faire le compte : Lisu, Naxi, Qiang, Tu,
Mongols, Nu, Pumi, etc. Ces chiffres cités par le gouvernement
chinois en 2000 correspondent assez bien à ceux qu’avançait
le 14ème Dalaï Lama dans son allocution
au Congrès
américain en 1987 (9) : il parlait de 6 millions de Tibétains
vivant au « Tibet historique » et
de 7,5 millions de « colonisateurs à expulser » (les
ethnies visées étaient principalement les Han et les Hui).
Dans l’histoire et ce jusqu’à l’heure actuelle,
le territoire recouvert par le « Tibet historique » n’a
jamais été habité majoritairement par des Tibétains.
En ce qui concerne cette carte de « la mosaïque d’ethnies »,
la manipulation n’est certainement pas du côté chinois !
Je me demande aussi d’où viennent les affirmations du Monde
Diplomatique concernant
l’avis des « Tibétains de l’intérieur qui
pour la plupart estiment légitime le gouvernement en exil dans
la mesure où il représente la continuité du principe
de souveraineté et l’administration du Dalaï Lama » ?
Et puis qu’est-ce qui fait dire le Monde Diplomatique,
sinon l’avis
des « Amis du Tibet » (qu’il
serait plus correct d’appeler « les Amis de la Diaspora
tibétaine »)
que « Le Parlement tibétain en exil est supposé représenter
tous les Tibétains, y compris ceux de l’intérieur » ?
Leur a-t-on jamais demandé leur avis aux Tibétains de l’intérieur ?
Pensez-vous que la Chine a organisé un référendum
pour savoir si les 6 millions de Tibétains se sentent les représentants
du parlement tibétain en exil et s’ils trouvent ce dernier
légitime ? Quel coup de bluff ! La plupart des « Tibétains
de l’intérieur » à qui j’ai eu l’occasion
de poser la question n’ont aucune envie de voir revenir le 14ème
Dalaï Lama comme leader politique, même
si beaucoup d’entre eux attendent
son retour comme chef spirituel.
Autrement dit et d’après
les échos que j’en ai eus sur place, ce n’est qu’une
très petite minorité qui se sent encore politiquement attachée
au 14ème Dalaï Lama.
Les attentes
de la diaspora tibétaine (120.000
personnes) ne sont certainement pas du même ordre que celles des
6 millions de Tibétains de l’intérieur. Les uns,
sponsorisés par les E-U et par l’UE, veulent un retour au
pays à condition que celui-ci fonctionne sur le modèle
politique et économique occidental… où l’on
voit se profiler l’ombre de nos multinationales en arrière
plan, mécontentes de ne profiter que de 3% du marché chinois.
Les autres, les 6 millions de Tibétains de l’intérieur,
voudraient profiter un peu mieux du boum économique de la Chine
et se sentent lésés dans leur lointaine province tibétaine
par rapport aux métropoles chinoises. Prétendre, comme
on peut le lire dans l’article du Monde Diplomatique. « qu’à l’intérieur
(de la Chine), les actions visibles en faveur de l’indépendance
sont le plus souvent le fait d’individus isolés ou, dans
des conjonctures particulières, de mouvements collectifs spontanés
et imprévisibles sans objectif ni stratégie particulière »,
c’est faire preuve d’une profonde méconnaissance des
implications géostratégiques de ce que les médias
ont appelé le « conflit sino-tibétain »,
et qui (sans faire un trop gros effort d’analyse) devrait être
appelé le « conflit sino-occidental » (10).
A trop fréquenter les clubs New Age et dalaïstes, la gauche
intellectuelle française en serait-elle arrivée à ne
plus savoir utiliser que son hémisphère cérébral
droit ? En tout cas, que le Monde Diplomatique.
défende de manière
unilatérale les discours de « Free Tibet » et
autres « Amis du Tibet » nuit
gravement à sa
crédibilité.
(*) Elisabeth Martens, auteure de « Histoire
du Bouddhisme tibétain, la Compassion des puissants »,
L’Harmattan 2007
- Jacques Gernet, « Le monde chinois »,
Ed A.Colin 1990
- Goldstein M.C., « A History of Modern Tibet,
1913-1951, The Demise of the Lamaist State », UP California,
1989
- Iris Chang, « The Rape of Nanking : the Forgetten
Holocaust of World War II », Basic Books, 1997
- Gelder S.
et Gelder R., « The Timely Rain :Travels in New Tibet »,
Monthly Review Press, 1964
- A. David-Neel, « Journal de
voyage, journal d’une parisienne à Lhassa »,
Plon, 1991
- Goldstein M.C., ibid. (2)
- Conboy K, Morrison J., « The
Cia’s Secret War in Tibet », UP Kansas, 2002
- site
Free Tibet : www.tibet.fr/site/gouvernement.php ou www.tibet-info.org/amisdutibet
- site du Dalaï Lama : www.dalailama.com
- El. Martens, « Tibet,
mars 2008 – boycott des JO ? », interview de Bénito
Perez pour « Le Courrier » de Genève (29mars2008),
paru intégralement sur le site golias-editions.fr/spip.php?article2007