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Le Tibet du Dalaï Lama : indépendant ?Le Bouddhisme tibétain est-il l’outil- consentant- de l’hégémonie U.S. ? Dans « Histoire du Bouddhisme tibétain, La compassion des puissants », Elisabeth Martens retrace, avec érudition et humour, les avatars d’une spiritualité qui a bien servi. Et asservi.
Comment en êtes-vous venue à vous intéresser au bouddhisme tibétain ? « Je m’intéresse au bouddhisme depuis l’âge de14ans. Ma mère était professeur de yoga, il y avait donc à la maison une curiosité pour la pensée orientale. Par la suite, lorsque j’habitais en Chine, j’ai visité pas mal de temples du Bouddhisme tibétain. C’était dans les années 1988-1991. En 1995, j’ai fait un premier voyage en R.A. du Tibet. J’ai visité des monastères, mais mon intérêt était surtout dirigé vers la pensée bouddhiste, pas tant vers les rituels. Déjà avant mon séjour en Chine, j’étais révoltée par la mainmise de la politique sur la religion ; une conséquence, en partie, de mon éducation libre-exaministe reçue à l’Université Libre de Bruxelles » Qu’est-ce qui vous a incité à écrire votre livre ? « J’ai constaté parmi mes élèves et dans mon entourage un grand intérêt pour le Bouddhisme et, notamment, pour le Bouddhisme tibétain, suite aux événements de la place Tien An Men et suite au fait que, la même année, le Dalaï Lama ait reçu le prix Nobel de la Paix… Les réactions de mon entourage concernant la Chine me consternaient…Je me suis demandé : « Où est la propagande ? Chez les Chinois ? En Occident ? » ; cela m’a donné matière à réflexion. J’ai continué à voyager en Chine et au Tibet ; j’ai étudié l’histoire du Bouddhisme et du Bouddhisme tibétain (notamment grâce aux travaux de Goldstein, Grünfeld, David-Neel, Blofeld, Maspero, etc.). Au début, il ne s’agissait que d’étude…Puis est venu le projet d’écrire un livre ». Pourquoi le titre « Histoire du Bouddhisme, la compassion des Puissants » ? « J’avais d’abord proposé le titre « Le Bouddhisme Tibétain, versant nord ». Ceci car le « nord » représente le « yin », le sombre, le caché, le non-dit… par rapport à l’aspect yang du Bouddhisme tibétain, l’aspect spirituel et ‘illumination’ qui est beaucoup plus mis en avant chez nous. Mon éditeur m’a ensuite proposé « Histoire du Bouddhisme tibétain », tout court, mais je trouvais qu’il y manquait l’aspect critique… » N’y a-t-il rien de positif dans le (ou les) Bouddhisme(s) ? « Bien sûr. Le Bouddhisme tibétain inclut le dharma, l’enseignement originel du Bouddha, une pensée qui propose une voie dépassant la souffrance existentielle en expérimentant l’état de « boddhi » ou d’éveil. C’est une voie transcendantale, mais qui se passe de toute intervention divine (bien que le Bouddhisme tibétain ait réintroduit cette notion, avec Adibouddha, le bouddha des origines et créateur des mondes. Il y a eu aussi d’autres dérives par rapport à la pensée de Gautama, le bouddha historique : la réincarnation, les boddhisattvas…). Au niveau historique, le Bouddhisme tibétain a contribué à développer une structure féodale sur le haut plateau tibétain, un progrès par rapport à l’organisation tribale qui existait avant le 10ème siècle. Mais les moines tantriques qui étaient porteurs de ce progrès relatif ont concentré entre leurs mains trop de pouvoir - religieux, social et économique (75 % des terres). Les Rinpotché, qui dirigeaient les monastères, étaient des fils de nobles, donc très conservateurs. » Vous parlez de la « plasticité » du Bouddhisme. Qu’entendez-vous par là ? « La pensée bouddhiste originelle est une pensée difficile, exigeante, elle était principalement accessible aux intellectuels, donc aux classes aisées. Pour survivre et susciter la sympathie des populations, il a fallu qu’elle s’adapte aux croyances et religions locales. D’où son caractère « plastique ». Ceci dit, le Bouddhisme, contrairement à d’autres religions, n’a jamais été implanté par la violence, du fait qu’il était porté et protégé par l’intelligentsia des pays visités… » L’alliance de la CIA et du moulin à prière est-ce une version contemporaine de l’alliance du sabre et du goupillon ? « Un rapport des Affaires Etrangères U.S. de 1949 montre que les Etats-Unis avaient choisi le Tibet comme arme pour essayer de contrôler la Chine. Si les Etats Unis ont incité le Dalaï Lama à quitter le Tibet, c’était dans une optique de lutte contre le communisme chinois. Il n’est pas étonnant que le DL ait accepté de jouer le jeu des E-U : le Bouddhisme Tibétain est lié depuis longtemps à la politique. D’ailleurs, les partisans du Dalaï Lama ne s’en cachent pas ; pour illustration, un haut responsable des « Amis du Tibet » en France m’a demandé : « mais qu’est-ce qui vous dérange dans l’utilisation politique du Bouddhisme ? ». Ils savent pertinemment bien qu’en divulguant la pensée du Bouddha sous drapeau tibétain, ils font en même temps passé un message politique. Ceci dit, il faut ajouter que dans l’esprit du Dalaï Lama, il s’agissait, du moins au départ, de défendre le Bouddhisme tibétain qu’il croyait menacé par la Chine communiste. Mais si, actuellement, les Etats-Unis continuent à financer les mouvements pro-indépendance du Tibet, c’est clairement dans un but de diviser une Chine devenue trop puissante. Ils ont tout intérêt à ce que les « dalaïstes » reprennent en choeur l’argument du « Tibet indépendant au début du 20ème siècle ». En réalité, il s’agissait d’une « indépendance » toute relative puisque le Tibet était sous tutelle économique anglaise à cette époque ». Quelles ont été les réactions à votre livre ? « Certaines élogieuses et positives mais, pour la plupart, très émotives et négatives. Lors d’une séance de présentation du livre, je me souviens d’une dame toute rouge d’indignation, qui est sortie en larmes ; d’autres sont partis en vociférant - surtout en France, pays très acquis aux thèses du Dalaï Lama et de l’indépendance du Tibet. Ces réactions négatives n’étaient presque jamais argumentées. Ou alors on m’opposait des citations sorties de leur contexte. Ce qui est frappant, c’est que parmi les plus critiques, il y a beaucoup de « post-soixante-huitards » influencés par une certaine idée de l’Inde,de la spiritualité, du New Age » Le Dharma (version Dalaï Lama) au service de la démocratie (version U.S.) ? « Le Tibet devient stratégiquement et idéologiquement important. Puisque l’indépendance du Tibet peut servir à la lutte contre le communisme, il est de nôtre intérêt de le reconnaître comme indépendant au lieu de le considérer comme faisant partie de la Chine. La population tibétaine est conservatrice, religieuse et prête à se battre contre le communisme. De plus, l’influence idéologique du Dalaï Lama peut porter plus loin que les frontières…/… Ce n’est pas l’indépendance du Tibet qui nous importe, c’est l’attitude à adopter vis-à-vis de la Chine ».
Elisabeth Martens Auteure de « Histoire du Bouddhisme tibétain, la Compassion des Puissants », L’Harmattan, 2007 |
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